Être Mortel

Emmanuel

Emmanuel : La peur principale, la cause de la névrose existentielle – une des causes principales – c’est le fait d’être mortel. A la limite ça reviendrait à se culpabiliser d’être mortel… Mais bon on n’y est quand même pour rien ! Et du coup le corollaire c’est la peur de vivre. C’est là quand tu es malade que c’est vraiment dur : tu es confronté de manière super aigüe à la peur de mourir, tu as une maladie mortelle, donc tu te la prends en pleine tronche. Du coup, la peur de vivre aussi est extrêmement forte, donc c’est vraiment très, très important d’arriver à faire la part des choses, et quand tu es greffé vient en plus s’ajouter…

Matthias : … la culpabilité.

Emmanuel : Oui, une culpabilité qui est due à l’idée que « quelqu’un est mort pour que je vive. » Ce qui est complètement faux ! Personne n’est mort pour que tu vives ! Personne n’est mort pour que tu vives ! Ce n’est pas vrai ! Mais souvent, c’est le ressenti du greffé, et pour plusieurs raisons. Une des raisons principales c’est qu’à un moment, quand il est sur liste d’attente, à un moment le malade espère, ce qui revient à dire qu’il espère la mort de quelqu’un. Alors quand ça arrive, quand il a son greffon, il en arrive à se dire « putain, j’ai voulu… » C’est un peu comme un gamin qui à un moment est en colère contre son père et voudrait que son père soit mort (mais ça ne veut rien dire dans sa tête), et le lendemain le père a un accident de bagnole et meurt.

Matthias : C’est une pensée magique à l’envers.

Emmanuel : Un peu, et le gamin toute sa vie, sans même s’en rendre compte parce qu’il va l’avoir refoulé, va se dire qu’il est responsable de la mort de son père parce qu’il y a pensé… C’est pour ça que c’est hyper important d’être dans un travail de conscientisation, pour ne pas se charger d’une culpabilité qui est totalement injuste. Tu n’es pas coupable d’être malade ! Tes parents non plus, d’ailleurs, ce n’est pas de leur faute, ils n’y peuvent rien, c’est la nature, c’est le bon Dieu, tu peux être en colère contre lui si tu veux… Et après, on n’est pas non plus responsable de la mort de quelqu’un parce qu’on était en attente de greffe. On a eu son organe, on a eu cette chance-là, c’est tout. Donc c’est très important d’arriver à verbaliser tout ça. Je pense que chez les greffés c’est un vrai truc de se dire : « voilà je vis avec l’organe de quelqu’un d’autre. » En même temps, c’est aussi l’occasion d’une vraie renaissance. C’est aussi formidable pour ça, parce que si tu entres dans un vrai travail de conscientisation, tu peux effectivement goûter pleinement ce qui est en train de se passer, c’est-à-dire l’air que tu respires… Là, pour moi, c’est des considérations très spirituelles qui entrent en jeu. D’où vient l’air que tu respires, d’où vient ta conscience d’être… Là tu vois le chirurgien n’est qu’un technicien dans l’étape du « tu prends un organe dans quelqu’un et tu le mets dans le corps de quelqu’un d’autre… » On te donne des espèces de potions magiques et puis ça marche… Mais ça marche parce que la nature veut bien que ça marche ! Je veux dire : si on comprenait tout il y a longtemps qu’on aurait résolu tous les problèmes de la greffe et de toutes les autres maladies. Quasiment tous les jours – deux fois aujourd’hui – je prends le cœur d’un mec, crac je lui arrête le cœur, je bosse dessus et puis après je remets du sang dans les artères et le cœur se remet à battre. Honnêtement je ne sais pas comment ça marche… J’utilise des moyens, je le fais, très bien, mais pourquoi ça marche, vraiment, dans le fond, je n’en sais rien, et personne n’ensait rien, personne. C’est quand même important ! Il faut remettre à sa place le fantasme de toute puissance, voilà. On ne sait pas. On fait des trucs et on sait que ça marche.

Matthias : Mais pas fondamentalement.

Emmanuel : Tu sais que si tu fais telle chose, si tu fais tel truc ça ne va pas marcher, et si tu fais tel truc ça va marcher. Après, pourquoi tel truc marche… Alors on essaie de comprendre les mécanismes, d’y apporter une cohérence rationnelle, mais c’est profil bas !

 

 

Emmanuel Lansac est chirurgien cardiaque, spécialiste de la réparation des valves aortiques.