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« Comment arrange t-on sa vie avec quelque chose à l’intérieur de nous qui ne nous appartient pas ? »

Partant d’une transplantation médicale, la compagnie MKCD31 emmenée par Matthias Claeys pose des personnages en gravitation qui sans jamais s’investir dans un drame, dans une histoire commune vont s’engager dans leur questionnement le palper , l’incorporer pour nous le faire partager.

En scène donc Greffé, Amie du Greffé, deux Chirurgiens , Scientifique et… Greffon ! Non pas un morceau de foie, de rate ou autre gourmandise mais une femme fraîchement morte et irrésistiblement accolée au greffé avec qui par moment elle se confond mais surtout à qui elle résiste en tant que substrat d’une vie , d’une identité autre. Chaque personnage est contaminé par l’autre qui se greffe et qui force à une forme de résignation. L’histoire de la pièce est celle du drame de cette perte et plus insidieusement de sa légitimité. Que peut-on opposer à un mari malade depuis plusieurs années ? Et si un ras le bol nous était permis, non pas une faiblesse mais l’expression du renoncement le plus ardent, que ferions nous ? La pièce prend l’espace de cet impossible aveu, en le rendant nécessaire à l’existence des personnages, elle permet également de le questionner. Mais avant le questionnement vient l’exploitation de toutes les formes de la question. Elle est travaillée par différents registres , différents processus qui permettent de la comprendre plus que de la résoudre et c’est toute la finesse de l’écriture de Matthias Claeys.

Plateau quasi nu, la mise en scène balise deux espaces : salle d’attente / salle d’opération. D’un côté une dame hystérique , de l’autre deux chirurgiens en discussion de café s’égosillent sur un bloc d’intestins. Cette séparation est rapidement subvertie par des personnages qui en fin de compte n’investissent jamais les lieux supposés. Les deux salles figurent plus des espaces liminaires de détente de relâche, en fin de course, totale de la question que chacun d’eux exploite. « Pourquoi sauve t-on les malades » harangue la scientifique , dans le bloc opératoire. Cette phrase qui met en question le lieu même où elle se trouve , permet une traversée inconnue et surtout interdite. Et ça n’est pas tant la transgression qui fait force que la liberté prise par les personnages de s’emparer du tragique pour le démêler. Le texte fonctionne sur la scission puis la reprise de phrases morcelées, et malgré tout on est loin de l’absurde , de l’innommable. Plutôt dans le pur jeu de sens, jusqu’au scandale , jusqu’au rire ! C’est bien le tour de force opéré que de faire sauter les contractions d’images trop bien faites, naïvement prudentes qui composent nos représentations de l’attente dans la maladie, et de tous les êtres et situations qu’elle implique. Pas de réponse surtout pas, mais des questions en chair , qui coûtent et visent juste , portées par un jeu intelligent et engagé même si l’on se passerait de quelques montées en puissance qui forcent l’acteur à crier. Ce n’est pas tant l’excès en lui même que son manque de sens sur un plateau où l’atmosphère qui domine est celle d’une retenue jouée , digérée avec souplesse. Le cri revient comme un artifice que l’on penserait entériné par un théâtre qui travaille sur une matière dramatique statique qui approfondit les enjeux par déprise de toute émotion de type identification / incarnation . Même si les partis pris oscillent quelquefois , la pièce reste un bel objet et l’équipe une belle promesse.

Critique parue sur LE SOUFFLEUR, par Elvira H

L’affiche très épurée, le titre en allemand, le sous-titre, tout annonce la couleur : il s’agit de théâtre contemporain. Il suffit pour les non germanophones de prendre le dictionnaire ou de chercher sur Internet pour savoir que « pfropfreis » signifie greffe. Cette exigence d’un effort de compréhension dès l’entrée en matière est également typique de ce genre de théâtre. Matthias Claeys appelle un public intelligent à venir partager avec lui cette expérience théâtrale.

Pfropfreis c’est une rencontre peu conventionnelle entre un homme et une femme. Ils ne se verront jamais et pourtant ce sont ses organes à elle qui lui seront greffés. L’homme vit donc avec la sensation permanente d’être accompagné par une sorte d’esprit de sa donneuse. Réflexion sur la seconde chance, cette deuxième vie qui ne ressemble plus vraiment à la première.

Étouffement

D’entrée de jeu on remarque le décor propre et convenu. La scène est séparée en deux avec côté jardin des chaises posées comme dans une salle d’attente et côté cours deux tables qui serviront aussi bien de tables d’opération que de bureau. Les comédiens entrent et dès les premières répliques, on comprend que le jeu va être codé. Il faut encore une fois prêter attention pour suivre et comprendre. Ce qui n’est pas plus mal car cette attention extrême les comédiens arrivent parfaitement à l’obtenir. Le texte est souvent brillant et très bien ficelé. La mise en espace est efficace bien qu’assez attendue, elle répond au genre avec suffisamment d’humour pour garder le spectateur en haleine.

On peut parfois regretter, particulièrement dans l’humour, le manque d’accessibilité et la froideur générale mais on pouvait facilement le comprendre avant d’entrer dans la salle. Une fois acceptés ces codes et cet hermétisme, on se prend au jeu et les comédiens nous entraînent dans une réflexion intéressante sur la vie, le couple et l’humain. Comment nous sommes enfermés dans un corps qui semble ne jamais nous correspondre. Comment nous devons vivre avec des phobies qui ne prennent sens que pour nous et nous enferment dans l’incompréhension. Une histoire émouvante de l’étouffement personnel et social.

Critique parue sur THEATRORAMA.COM, publiée par Caroline de Suresne