THERE’S A SERIAL KILLER IN TOWN

Emmanuel

Emmanuel : Un des premiers gars qui a fait de la chirurgie à cœur ouvert – non ce n’était même pas à cœur ouvert mais à cœur fermé (c’est-à-dire mettre un doigt dans le cœur et aller ouvrir une vanne) – ce type-là, un des premiers, il s’appelait Dr Harken, enfin peu importe le nom. C’est lui qui avait eu l’idée de cette opération. Sa mère était morte de ça, d’un problème cardiaque (c’est toujours intéressant de lire la biographie des gens, leur histoire…) Et ce gars-là avait déjà essayé plusieurs fois l’opération : une fois ça avait marché et puis après, après il y a eu un échec… D’ailleurs un autre qui avait tenté cette opération ne l’a faite qu’une fois : ça a marché et il ne l’a plus jamais refaite. Est-ce que c’était parce que la transgression était trop forte, ou qu’il n’a pas été autorisé à le refaire, ça, je n’en sais rien… Parce qu’au départ, en fait, ça correspondait vraiment à une transgression, et à une transgression morale, c’est-à-dire qu’un jugement moral était posé. Et notamment ce chirurgien, Harken, il était recherché en ville, on disait qu’il y avait un tueur dans la ville. « There is a serial killer in town ! » Réellement ! Il y avait toute une kabbale – journalistique notamment – et ça titrait en gros « A SERIAL KILLER IN TOWN ! » Ce gars-là avait programmé trois opération le même jour dans des hôpitaux différents. La première n’a pas marché, la patiente est morte, la deuxième la patiente est morte, et il a encore changé d’hôpital pour qu’on ne l’arrête pas et là ça a été un succès. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’on a arrêté de le rechercher… Parce que vraiment, il l’était, et c’était ça qu’on lui reprochait, d’être un criminel.

Et un autre : Norman Shumway. C’était celui qui avait fait tout le travail en amont sur la greffe, vraiment un gros travail scientifique, hyper important. Il a opéré des centaines de chiens (je crois que son modèle c’était le chien…), tout était vraiment au point pour que la première greffe soit faite, et des avocats américains – de l’université de Stamford, Californie – des avocats américains lui ont dit : « si vous faites ça, on vous traine en justice pour meurtre. »

Matthias : Ils étaient mandatés par qui ?

Emmanuel : Des lobbies… Tu sais à l’époque…

Matthias : D’ailleurs c’est quoi l’époque, à peu près ?

Emmanuel : C’est dans les années… La première greffe – je ne pourrais pas te dire dans le détail, tu tapes dans google « première greffe » (ça donne 1967 – NDR) – mais c’est près des années 1970.

Matthias : Donc lui, avec les chiens, c’était dans les années 50-60.

Emmanuel : Oui, dans les années 1960.

Matthias : C’est pas vieux !

Emmanuel : Mais bien sûr, c’est très récent !

Matthias : Ça me donnait une impression de western : un mec seul dans son saloon qui fait des greffes de cœur de chien…

Emmanuel : Non, non, non, le travail de Shumway a été fait dans les années 1965. Tu sais, la fin de la ségrégation aux États-Unis c’est 1968 ! On ne réalise pas, aujourd’hui on ne réalise pas parce que pour nous ça paraît évident ! Quand tu vois la santé telle qu’elle existe aujourd’hui, la médecine curative telle qu’elle existe aujourd’hui… Mais putain ce qu’il faut voir c’est que la médecine curative – où tu soignes les gens vraiment, où tu n’es pas dans un espèce d’exercice compassionnel avec des traitements plus ou moins fumeux à base d’écorce de je ne sais quoi et de bouts de coquillages, de trucs comme percer des abcès – ça date d’après guerre. L’anesthésie générale, et les antibiotiques ! Avant les gens, ils mourraient… Je pense qu’on a perdu ça, vraiment, ou qu’on a tendance à oublier, à oublier qu’en fait, c’est ultra récent, à l’échelle de l’humanité ça date d’hier. Ce n’est rien du tout, tu vois, ça fait 60 ans. La médecine curative… Donc c’est vachement intrigant ! Et le concept de mort cérébrale est très récent, c’est les années 70-80, avec les débuts de la greffe. On a accepté l’idée qu’on pouvait être biologiquement vivant et cérébralement mort. Mais à l’époque, justement, c’était considéré comme un meurtre, puisque juridiquement la mort est définie par l’absence de pouls, par l’arrêt du cœur… Et donc Norman Shumway n’a jamais franchi le cap. Il a eu peur.

Matthias : Tu m’étonnes…

Emmanuel : Oui !

Matthias : Parce que même s’il avait réussi, il pouvait quand même être accusé de meurtre…

Emmanuel : En fait ça n’aurait pas été le cas, mais ça a été suffisamment fort pour qu’il ne le fasse pas. Peut-être que ce n’était pas seulement à cause de ça, mais c’était un mec extrêmement brillant. Je l’ai rencontré à Paris, il avait fait une conférence absolument géniale dans un amphi à la Pitié, il était âgé – je me demande s’il n’est pas décédé depuis – et il a fini son topo par une phrase super, une phrase qu’on lui avait dite : « the best way to preddict your future is to invent it. » J’ai trouvé cette phrase géniale : « le meilleur moyen de prévoir ton futur est de l’inventer. » Parce que c’est un vrai truc, un vrai raisonnement scientifique quoi ! Peut-être même politique… Ne pas s’arrêter à un constat, ni à une limite : questionner la limite. En tout cas, c’est ce qui m’intéresse vraiment, en règle générale d’ailleurs, pas simplement dans le raisonnement scientifique. Ce qui est complètement dans le raisonnement scientifique c’est justement la question de la limite. Du coup Norman Shumway n’a pas osé franchir le pas, la pression morale a été très importante, vraiment… Il l’a redit dans sa conférence… Il faut s’imaginer, à ce moment-là, putain quand tu as les mecs qui te disent : « on va te trainer au tribunal pour meurtre ! » Et pour meurtre ça veut dire…

Matthias : Oui, aux États-Unis, ça va jusqu’à la peine de mort…

Emmanuel : Oui, voilà ! C’est hyper lourd ! Tu as beau te dire « c’est des connards, ils ne gagneront pas… » Bien structuré dans son discours, un avocat peut gagner, donc c’est un poids moral extrêmement important… Et aujourd’hui on se dit que c’est complètement ridicule, mais à l’époque c’est exactement ça qui a freiné les premières greffes : un jugement moral émis par une partie de la société.

Matthias : Par des gens qui n’y connaissaient rien.

Emmanuel : Oui, qui n’y connaissaient pas grand-chose. Donc en pratique la première greffe a été faite en Afrique du Sud par Christian Barnard, et en Afrique du Sud il n’y avait pas la même pression… Et en l’occurrence Shumway lui en a beaucoup voulu. Mais ce mec-là, le docteur Barnard, il a eu le courage de la transgression, il l’a fait ! Et ça, ça a été – voilà – ça a été le début du truc ! Et heureusement qu’il l’a fait, putain ! Heureusement qu’il a eu ce courage-là ! Et là je trouve que c’est vachement intéressant, parce que justement à ce moment-là il y a une pression soi-disant morale, des prétextes soi-disant éthiques qui finalement n’ont rien à voir là-dedans et peuvent tout faire flancher.

 

 

Emmanuel Lansac est chirurgien cardiaque, spécialiste de la réparation des valves aortiques.